
Les ordures envahissent de nouveau les trottoirs et les caniveaux de Conakry, comme entre 2015 et 2019. Pour Abdoulaye Doumbouya, cette rechute n’est pas une fatalité mais le fruit de choix institutionnels contestables depuis 2021. Dans cette tribune, il s’interroge surtout sur un projet de contrat qui confierait toute la chaîne des déchets à une entreprise ghanéenne, et plaide pour la transparence et la protection de la pré-collecte locale.
■ Une déconstruction progressive
Tout commence en 2021, avec la suppression du ministère de l’Hydraulique et de l’Assainissement. La gestion des déchets passe alors sous la tutelle du MATD, un département déjà immense, aux missions multiples, où l’assainissement pouvait difficilement figurer parmi les priorités. Le secteur s’est ainsi retrouvé noyé dans un portefeuille qui ne lui accordait pas l’attention qu’il exigeait.
À la tête de l’ANASP, l’agence censée piloter le secteur, ont été nommés deux jeunes cadres dont l’expérience du domaine restait limitée face à l’ampleur de la tâche. Plus de trois ans plus tard, le bilan est maigre. Le système en construction devait prendre son élan avec le Centre d’Enfouissement Technique de Baritodé, mais il patine, puis recule.
■ Une correction inaboutie
Les autorités ont tenté de limiter les dégâts en recréant un ministère de l’Assainissement. Le signal était bon, mais la méthode retenue n’a pas produit les résultats attendus.
Plusieurs acteurs qui auraient pu être de vrais partenaires (collectivités, PME de pré-collecte, associations, partenaires techniques et financiers) disent ne pas avoir été suffisamment associés à la nouvelle démarche. De même, les outils, études et documents stratégiques produits au fil des années pour bâtir un système de gestion des déchets adapté à notre pays ne semblent pas avoir été pleinement valorisés. Or, repartir de zéro, c’est risquer de gaspiller le temps, l’argent et l’expertise déjà investis.
■ Un contrat qui interroge
Le projet de confier l’ensemble de la chaîne à un opérateur unique, une entreprise ghanéenne déjà intervenue en Guinée sans succès, soulève de sérieuses questions.
- La régularité de la procédure.
Ce contrat respecte-t-il le Code des marchés publics et les règles de mise en concurrence ? Même Albayrak, dont on peut discuter la performance, avait été recrutée après un appel d’offres international. Aucune procédure comparable n’a été portée à la connaissance du public.
- Le risque du monopole.
Confier tout le système à un seul acteur, c’est lui donner un pouvoir de négociation écrasant et priver l’État de toute alternative en cas de défaillance. Les précédents d’échec devraient inciter à la prudence.
- Une subvention évitable.
Ce schéma obligerait l’État à subventionner l’ensemble du dispositif, alors que ce n’est pas nécessaire.
La pré-collecte à Conakry est aujourd’hui économiquement et financièrement excédentaire, car les ménages paient le service. Seule la partie aval (transfert, traitement, enfouissement) est déficitaire et appelle un appui public. Il faut financer l’aval, pas écraser l’amont qui fonctionne.
- Le sort des acteurs locaux.
Des centaines d’emplois, souvent occupés par des jeunes et des femmes, dépendent des PME et GIE de pré-collecte. Les évincer au profit d’un opérateur étranger serait un recul économique et social, au moment où le chômage des jeunes est une urgence nationale.
- La cohérence avec le discours officiel.
Le Premier ministre dénonce régulièrement le coût excessif des infrastructures sur le marché guinéen. Comment justifier alors un contrat qui engage durablement les finances publiques sans concurrence ni justification chiffrée ?
■ Ce que coûte l’inaction
Les conséquences sont concrètes. Les déchets accumulés bouchent les caniveaux, aggravent les inondations en saison des pluies et favorisent les maladies : choléra, paludisme, diarrhées. Ce sont d’abord les quartiers populaires qui en souffrent. Chaque mois perdu en querelles et en atermoiements, c’est un peu plus de ville dégradée et de santé publique menacée.
■ Ce qu’il faut faire
- Suspendre tout projet de contrat tant que la transparence n’est pas faite, et rendre publics la procédure, les termes et le coût.
- Recourir à un appel d’offres ouvert, avec des lots distincts (transfert, traitement) pour éviter le monopole.
- Protéger et structurer la pré-collecte existante, qui est rentable, plutôt que de la sacrifier.
- Concentrer l’appui de l’État sur l’aval, notamment l’achèvement et l’exploitation du CET de Baritodé.
- Rouvrir le dialogue avec tous les acteurs et capitaliser sur les stratégies et études existantes.
Les Guinéens ne demandent pas des miracles, mais de la méthode, de la transparence et du respect des règles. Quand un contrat engage l’argent public sans concurrence visible et contre les intérêts économiques du secteur, la question est légitime : à qui profite cette décision ? Le gouvernement doit y répondre clairement, avant que Conakry ne replonge durablement dans les années sombres qu’elle croyait derrière elle.
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Abdoulaye Doumbouya Lecteur de guinee7.com
Last modified: 13 octobre 2026





